SMOLTEN

La Metta Catharina : l'épave qui a gardé son cuir

La Metta Catharina von Flensburg n'était pas un navire célèbre. Brigantin à deux mâts de Flensburg, elle transportait du fret entre la Baltique et la Méditerranée — du chanvre, du suif, et pour son dernier voyage, du cuir de Russie de Saint-Pétersbourg destiné aux relieurs et aux cordonniers de Gênes.

En décembre 1786, elle mouille dans la baie de Plymouth pour laisser passer le mauvais temps. Le mauvais temps a gagné. Un coup de vent l'a jetée sur les rochers de l'île de Drake, et elle a coulé avec sa cargaison. L'équipage a survécu. Le cuir, non — c'est du moins ce que tout le monde a cru pendant cent quatre-vingt-sept ans.

1973 : les plongeurs

En 1973, des plongeurs du British Sub-Aqua Club de Plymouth retrouvent l'épave. Parmi les membrures : des ballots de peaux, encore roulés et ficelés comme la tannerie de Saint-Pétersbourg les avait emballés. C'étaient des peaux de renne, et elles étaient sous l'eau depuis l'année précédant la Révolution française.

Elles auraient dû être de la gelée. C'était encore du cuir.

Au cœur des ballots, les peaux sont remontées souples, le grain intact, encore parfumées du goudron de bouleau dont on les avait corroyées deux siècles plus tôt. Certaines étaient assez saines pour être coupées et travaillées. Des cordonniers et des relieurs ont acheté des pièces du sauvetage ; des objets faits de cuir de la Metta Catharina circulent encore, survivant tranquillement à ceux qui les ont faits.

Deux cents ans dans l'eau de mer, ce n'est pas un argument publicitaire. C'est le test de durabilité le plus extrême qu'un cuir ait jamais réussi par accident.

Ce que la mer a préservé

Pourquoi a-t-il survécu ? La méthode. Le cuir de Russie était tanné lentement en jusées d'écorce — saule, bouleau et autres écorces boréales — qui saturent le collagène de tanins que les bactéries ne peuvent pas digérer. Puis il était corroyé à l'huile de goudron de bouleau, qui repousse l'eau et porte des phénols qui résistent à la pourriture. La vase froide et pauvre en oxygène de la baie a fait le reste, mais la vase n'a préservé que ce que le tannage avait déjà rendu presque incorruptible.

La note amère : en 1973, plus personne ne savait faire du cuir de Russie. Les tanneries qui détenaient la méthode n'ont pas survécu à la révolution russe, et la recette complète n'a jamais été consignée. Ce qu'on en sait aujourd'hui vient des registres de commerce — et des peaux repêchées elles-mêmes, analysées jusque dans la chimie de leurs tanins.

Pourquoi cette histoire est accrochée dans notre atelier

Smolten existe à cause de cette épave, par un chemin détourné. Les peaux repêchées ont prouvé que la vieille méthode n'était pas du folklore — que l'écorce, le goudron de bouleau et la patience font véritablement un cuir qui se rit du temps. Nous appliquons cette méthode aux peaux de saumon atlantique sauvage de la Côte-Nord : un autre animal, un autre siècle, la même chimie.

Chaque peau que nous tannons est, modestement, un argument pour que la cargaison de la Metta Catharina ait des descendants.